La Révolution française à Elven avec les chouans de Guillaume Gambert

Au seuil de la Révolution française, en 1789, Elven compte vraisemblablement 2500 habitants répartis sur une zone qui englobe les communes d’Elven et de Trédion réunies dans un habitat très dispersé, mais qui s’appuie sur ses nombreuses chapelles dont on connaît la plupart encore aujourd’hui. Les artisans sont très nombreux, menuisiers, tailleurs, aubergistes, tisserands et sabotiers (au moins cinq). Il y a également un recteur et onze vicaires qui desservent autant de frairies.

Comment est née la Chouannerie ? Tout le peuple de France attendait des réformes dans une monarchie sclérosée depuis longtemps. La justice est coûteuse et mal rendue par une bourgeoisie et une noblesse de robe qui pense surtout à s’enrichir sur le dos des justiciables, les impôts sont lourds et les privilèges de la noblesse exorbitants par rapport aux services rendus. Les abbayes ne sont plus des phares de spiritualité ; dans les abbayes de Lanvaux, de Bon repos, de Prières, les moines chassent à courre, jouent au tric-trac, sortent en civil…Les cahiers de doléances rédigées dans toutes les paroisses de France (la commune n’existe pas encore) expriment fort bien les espérances de tout un peuple, qui en plus, en Bretagne, a faim, car les récoltes de 1788 et 1789 sont mauvaises.

L’année 1790 est très agitée, car les réformes arrivent, mais ce ne sont pas celles que l’on attendait. Le 13 février 1791, l’alerte est plus chaude. Les paroisses autour de Vannes croient savoir que l’évêque est en prison (il est libre, mais il se cache !) il faut donc aller le délivrer…C’est dimanche, et malgré les conseils du recteur, ce sont peut-être 300 ou 400 paysans qui se forment en cortège et rejoignent leurs collègues de Theix, Sulniac, St Nolff, St Avé, en réalité toutes les communes autour de Vannes. Certains ont pris leur fusil, d’autres n’ont que des fourches ou des faux retournées. Au Liziec, 2000 ou 3000 paysans se heurtent aux troupes sorties de la ville. Il y aura trois morts et une trentaine de blessés. Certains insurgés sont arrêtés et écroués, mais il n’y a aucun elvinois parmi ceux-ci. Le principal meneur, un paysan de Berric, nommé Le May, sera condamné au bagne, mais il échappera toujours aux gendarmes et mourra dans son lit à 80 ans !

Le premier magistrat municipal de la nouvelle commune d’Elven (qui regroupe toujours Trédion) sera Joseph Gambert. Il est né 27 avril 1773 à la métairie du château de Kerfily. On est certain qu’il sait lire et écrire comme d’ailleurs son frère Guillaume, né, lui aussi, à Kerfily le 24 juillet 1770. Cette famille comptera six enfants, dont la dernière Louise épousera un chouan connu, Martin Nico qui fera parler de lui pendant les Cent-jours. Cette famille bénéficie d’un certain statut social puisque le père Jean Jacques sera le procureur de la fabrique de la chapelle Saint Germain.

La chasse aux prêtres réfractaires (les 12 de la paroisse seront réfractaires et quelques-uns resteront sur place, alors que le recteur est emprisonné malgré son âge vénérable), la mort du roi sous le couperet de la guillotine, la levée de 300 000 hommes et le comportement très peu démocratique de cette 1ère République vont pousser Joseph à quitter ses fonctions pour entrer dans la clandestinité avec ceux que l’on appellera bientôt « les Chouans ». Ils ne seront au début de 1793 qu’une cinquantaine, peut-être cent à tendre des embuscades sur la route de Vannes à Rennes à des détachements de troupes isolés, entre Sérent et Kerboulard, qui devient vite le secteur le plus dangereux de la route.

Le maire dans la clandestinité, les embuscades, les arbres de la liberté coupés, les saisies opérées chez les acheteurs de biens nationaux, tout cela suffit à attirer, sur Elven, l’attention du directoire départemental, d’autant plus qu’il n’y a pas ici, de partisans du nouveau régime et l’absence de garde nationale est tout un symbole. Le 18 août 1794, le général Roget, venant de Rennes avec 2000 hommes recherche les groupes de chouans. Il les localise d’abord vers St Jean Brevelay, mais ils disparaissent, puis se dirige vers Trédion. Les chouans ne sont pas très aguerris et ils sont au nombre de 300 quand ils vont être cernés dans le bois de Panistrel et essuyer une cuisante défaite. On ne connaît pas le nombre de morts, mais leur chef Joseph Gambert meurt sous les baïonnettes des soldats et la tradition orale veut que son corps fût dépecé à la hache. Un autre chef chouan, Bertho, trouvera également la mort au cours de ce combat.

Roget, pour faire bonne mesure procède à Elven à 50 arrestations arbitraires de villageois qui seront écroués à Vannes. Ce n’était pas les premières car à l’automne précédent, Prieur de la Marne, représentant du peuple en mission, de passage à Vannes pendant un mois, avait fait effectuer le 28 octobre 1793, une perquisition musclée dans le bourg par 300 soldats où les violences et les pillages avaient été nombreux. Les militaires ne s’étaient pas cependant écartés du bourg de peur de se retrouver nez à nez avec des chouans qui ne devaient pas être trop loin.

Guillaume Gambert ne semble pas avoir réfléchi longtemps avant de succéder à son frère, malgré ses occupations de meunier au moulin de Kerfily, d’autant plus que les violences n’ont pas converti à la République la population qui va vivre dorénavant dans la haine des Bleus, mais aussi dans la peur… Guillaume sera donc dorénavant le défenseur de toute une population meurtrie par la guerre civile ; il cherchera à rendre les coups ce qui sera d’autant plus facile qu’il peut réunir maintenant jusqu’à 600 hommes pour des opérations qui l’entraînent parfois à 10 ou 20 Kms d’Elven (et les chouans avant tout individualistes ne s’éloigneront jamais loin de leur foyer).

La situation d’Elven est celui d’un bourg occupé comme le plus grand nombre des villages de son importance. Les soldats se sont d’abord emparés de l’église où il n’y a pas de prêtre jureur. Ils dorment sur la paille, mais l’édifice est humide et froid, surtout l’hiver, et ils jettent bientôt leur dévolu sur le presbytère, bien national non vendu, où ils auront plus chaud. Les effectifs seront répartis entre les deux bâtiments. La garnison comptera généralement pendant toute la période révolutionnaire une compagnie de 150 à 200 militaires aux ordres d’un capitaine. A certaines périodes, on trouve une section de sapeurs. La garnison dans les quelques périodes calmes a pu parfois compter une cinquantaine de militaires. Il y aussi un poste d’une vingtaine de soldats à Kerboulard.

Mais la vie continue, les paysans cachent leurs récoltes pour les réserver aux chouans, on se réunit dans les chapelles où les Bleus n’osent pas trop s’aventurer, les artisans travaillent malgré la crise monétaire. Les sabotiers seront réquisitionnés pour confectionner des chaussures pour les troupes qui s’en vont aux frontières. Il y a 7 ou 8 prêtres réfractaires qui se cachent au sein d’une population complice et le nouveau maire Ruault, en dit le moins possible et reste toujours très vague dans ses dénonciations quand il est pressé de trop près par les autorités. Du côté de Pont Sal, on a commencé à couper quelques arbres pour éviter les embuscades ; à Elven, les autorités pensent à brûler toutes forêts qui bordent la route sur plusieurs kilomètres et les autorités du district écrivent : « Vous penserez que cette mesure est extrême, mais les maux que cette forêt cause le sont aussi et le salut du peuple semble exiger que cette forêt disparaisse de la surface du département… » Les bras ne seront pas faciles à trouver car les quelques paysans qui vont être réquisitionnés mettront beaucoup de mauvaise volonté à raser leur terrain d’embuscade préféré.L’année 1795 va être marquée par de nombreux combats, après une tentative de paix qui ne durera pas 20 jours. On ne sait pas si Guillaume Gambert participa à un combat à Grandchamp, le 28 mai, mais on est sûr qu’il est avec Pierre Guillemot à la tête des chouans le 20 mai dans la forêt de Coéby qui attaquent 200 militaires sur la route. Les républicains parleront de 1100 hommes chiffre très exagéré…Quelques jours après quelques soldats trop curieux s’approchent du château de Callac, mais le détachement fait demi-tour après avoir perdu deux hommes. Il faut dire que le château de Callac est une base arrière des chouans bien en retrait des voies de communication et enfoui au milieu de landes et de forêts. Pour être insaisissables, les chouans de Gambert vont souvent changer de refuge. Ainsi ils seront chez eux au château de Beauchêne, mais aussi au château de Kerfily, désertés par leurs propriétaires, biens nationaux, ils ne seront jamais achetés, car les amateurs éventuels ont trop peur des chouans.

De même le château de Largoët, verra souvent les hommes de Gambert, car il a l’avantage d’être peu éloigné de la route de Rennes, au milieu d’une forêt profonde. Son donjon de près de 40 mètres de hauteur, permet aussi aux chouans de surveiller la route qui relie Vannes à Rennes et d’attaquer ainsi les détachements ou les convois les plus faibles.  Il est en piteux état, mais les vastes chambres sans trop de mobilier constituent au moins des abris contre le froid et la pluie. Les révolutionnaires de Vannes ayant compris que les chouans s’en servaient de point d’observation voudront le raser, mais une visite de Jehanno, agent national de Vannes, avec une forte escorte permet de réaliser que les murs sont épais de plus de 8 mètres à la base…Le projet est abandonné, il est trop coûteux et impossible à réaliser rapidement !

Le plus dur combat de Guillaume Gambert sera celui livré le 1er juin dans la forêt de Saint Bily, également lieu de vie des chouans qui n’ont pas hésité à construire des caches dans le sol et à y enterrer des provisions et du matériel. Les républicains le savent et vont surprendre les chouans au repos qui auraient été plusieurs centaines. Il y aura 150 morts du côté des chouans et des provisions sont saisies à la grande joie des  400 républicains affamés aux ordres  du général Josnet. Ils ne vont pas pouvoir emmener beaucoup de choses, et les chouans profitant de la nuit pénètrent dans leur camp occupé et s’emparent de la nourriture, des munitions et des armes qui sont entreposées. Les chouans de Guillemot se vengeront le 17 juin à Locminé.

Au mois de juillet 1795, c’est l’expédition ratée de Quiberon, avec l’odyssée de l’Armée Rouge (les chouans sont habillés avec des uniformes anglais), cette troupe aux ordres de Cadoudal et Tinténiac dont on a jamais connu exactement la mission, celle vraisemblablement de prendre à revers les Bleus… Une partie de cette troupe qui compte 3000 hommes attaque Elven au lever du jour. Il n’y a pas de rapport républicain, mais le combat fut très dévastateur car à défaut de raconter leur défaite, les autorités républicaines prennent un arrêté deux jours après les combats demandant aux soldats « qui se sont trouvés dans l’obligation d’abandonner leurs effets devant les chouans » de le déclarer afin de recevoir un nouvel équipement…

Le 4 novembre 1795, Cadoudal avec 400 hommes, selon Rohu, attaque la garnison d’Elven (150 grenadiers et 40 sapeurs) aux ordres du capitaine Cerdon. Le général Lemoine rédigera lui-même le rapport bien que n’étant pas sur les lieux et parlera de 7 à 8 000 chouans ! Le jour n’est pas encore levé quand les chouans attaquent bruyamment après avoir déjoué les sentinelles et s’élancent dans le centre du bourg en criant : « Vive le Roi, en avant les chasseurs du Roi ! » Les grenadiers tirent du clocher de l’église pendant que ceux dormant au presbytère se sont retranchés à l’intérieur du bâtiment. Un officier chouan, d’Andlar, un émigré rescapé de Quiberon cherche à poser une botte de paille enflammée devant la porte, il est tué. Et les chouans ne devaient pas être si nombreux puisque les 50 grenadiers bloqués dans l’église vont faire une sortie. L’issue du combat devient incertaine et Cadoudal préfère se retirer en emmenant 11 cadavres ; les républicains avaient eu 13 morts et 28 blessés.

La chouannerie vit financièrement grâce à l’appui de l’Angleterre, et quand l’argent fait défaut on essaye d’attaquer les transports de fonds de la République. Guillaume Gambert s’y essaya avec succès et on connaît au moins une attaque fort réussie puisqu’elle rapporta aux chouans 40 000 francs, prise dans la diligence le 9 avril 1798, sur la route de Rennes au niveau d’Elven.

Nous sommes maintenant sous le Directoire, et le 4 novembre 1798, une colonne mobile de 130 militaires cherche à renouveler l’opération du 1 er juin 1795, mais cela va se passer très mal, car le progression est suivie par les chouans et quand ils abordent le bois de Saint Bily, un violent feu disperse la troupe si bien que les républicains écriront : « 27 ont réchappé en courant et sont arrivés à Vannes vers 2 heures, sans bas, ni souliers, et la plupart sans armes, ni havresacs… »

En novembre 1799, les anglais vont procéder à Billiers, à un très important débarquement d’armes puisque l’on parle de 100 charrettes qui vont partir de la côte et se scinder en deux convois à Elven, l’un vers Rennes, l’autre vers les Côtes du Nord. Cadoudal a mobilisé plusieurs milliers de chouans pour escorter et défendre le convoi. Le général Harty qui commande les troupes à Vannes, arrive à réunir 2000 hommes, mais il a un jour de retard sur le convoi qui avance lentement et en se protégeant. La rencontre aura lieu à Elven. Il sait que des chariots sont passés devant le moulin de Bel Air. Mais le mouvement de troupes n’a pas échappé aux chouans qui surveillent leur progression. Mercier la Vendée, avec un fort détachement sort le convoi du secteur, pendant que Rohu, Guillemot et Gambert vont s’opposer à la poursuite des Bleus en créant une vaste ligne de front entre Plaudren et Elven, où les plus importants groupes de chouans sont près du manoir de Kerleau, jusqu’au ruisseau de Kerbiler, où ils occupent le moulin de Bragous.

Les républicains sont repoussés d’abord à Plaudren, et même leurs canons placés vers Largoët n’arrivent pas à faire reculer les chouans. Le combat le plus rude opposera chouans et Bleus près du manoir de Kerleau, mais il va s’arrêter pour deux raisons : d’une part, les républicains ont un doute sur l’efficacité de leur attaque et croient que le rapport de force leur est défavorable (ce qui est faux), d’autre part, les chouans apprenant par La Haye Saint Hilaire, adjoint de Mercier que le convoi est désormais loin des convoitises des Bleus, se retirent discrètement tout en surveillant le retour des soldats sur Vannes. Le combat commencé le 30 novembre, en fin de matinée avait pris fin avant la tombée de la nuit. On parle, sans autre précisions de nombreuses victimes, ce qui est loin d’être certain vu les conditions dans lesquelles s’étaient déroulées les différentes actions.

La bataille du Pont du Loch qui se livre le 25 janvier 1800 va amener un dernier traumatisme parmi la population d’Elven. Cette bataille qui opposa sur un vaste territoire 3500 Bleus à 6000 chouans ne fut une victoire pour aucun des camps. Mais le retour des troupes républicaines dans leur cantonnement fut émaillé de nombreux combats d’arrière-garde dans le secteur d’Elven. Pour Guillaume Gambert et ses hommes qui avaient combattu du côté de Meucon, il fallait revenir près d’Elven sans retomber sur les troupes républicaines. En effet, le général Gency arrive de Rennes avec des troupes fraîches, mais Gambert s’en sort très bien ce qui ne sera pas le cas des chouans de Sol de Grisolles qui vont se débander devant cette armée en pleine forme, au Pont Guilmet. De même, les chouans de Saint Régent qui venaient au secours de Cadoudal, la fleur en fusil, seront étrillés, il est vrai, sans trop de dommages. Mais des troupes républicaines vont mettre, pendant quelques heures, Elven en coupe réglée avec de nombreux pillages de maisons  qui se soldera par un vieillard et une jeune fille tués selon certains et une quarantaine de morts selon d’autres.

 

Mais l’histoire de Guillaume Gambert ne s’arrête pas là, car avec les cent jours, il va jouer un rôle encore plus important sous le commandement de Sol de Grisolles. En 1818, il reçoit les insignes de l’Ordre de Saint Louis et sera l’un des maires d’Elven. Il meurt en 1836, entouré de l’affection de toute une population (sa tombe a été restaurée par la municipalité d’Elven et l’Association Pierre Guillemot).